À Paris, sortir seul reste encore une petite transgression sociale. Pas vraiment interdite, évidemment, mais suffisamment inhabituelle pour que l’on se demande parfois, avant même d’avoir quitté son appartement, ce que les autres vont penser. Entrer seul dans un bar. S’installer seul à une table. Arriver seul à une soirée. Regarder autour de soi pendant quelques secondes en donnant l’impression très convaincante que quelqu’un va forcément nous rejoindre.
Pourtant, personne ne nous regarde autant que nous l’imaginons. La plupart des gens sont occupés à faire exactement la même chose que nous : chercher leur place, attendre quelqu’un, regarder leur téléphone, se demander si la soirée sera bonne, observer discrètement les autres avant de décider où s’installer. Paris est pleine de gens entourés qui se sentent seuls et de gens seuls qui sont venus précisément pour ne plus le rester.
C’est peut-être là que nous avons perdu quelque chose. Nous avons associé la sortie à la présence préalable d’un groupe, comme s’il fallait déjà avoir une vie sociale suffisamment remplie pour avoir le droit de participer à la vie de la ville. Alors qu’une sortie peut justement être le moyen de la remplir.
Venir seul n’est pas la même chose que rester seul
Il faut distinguer les deux. Rester seul peut être un choix magnifique, nécessaire, réparateur. Venir seul est différent : c’est décider que l’absence d’accompagnateur ne sera pas une raison suffisante pour renoncer à ce qui nous fait envie.
Cette nuance paraît minuscule, mais elle change complètement la manière dont on regarde une soirée. Si l’on attend d’avoir trouvé quelqu’un pour aller quelque part, on dépend toujours du calendrier des autres. Si l’on accepte de venir seul, la ville redevient disponible. Un concert n’a plus besoin d’attendre vendredi prochain parce que personne n’est libre ce soir. Un atelier peut devenir une découverte plutôt qu’un plan de groupe. Un aperitivo peut commencer par une table occupée par une seule personne et finir par plusieurs verres posés autour.
Et puis il y a cette chose assez belle que l’on oublie souvent : les gens qui viennent seuls sont généralement beaucoup plus disponibles aux rencontres. Ils n’ont pas de conversation à poursuivre avec leur groupe, pas de place à défendre autour d’une table, pas de cercle à protéger. Ils regardent davantage autour d’eux. Ils répondent plus facilement à une remarque. Ils peuvent changer de place, discuter avec quelqu’un, accepter une invitation, prolonger la soirée ailleurs.
Les lieux font une énorme différence
Sortir seul dans un endroit pensé uniquement pour consommer peut être étrange. On entre, on commande, on regarde son téléphone et l’on repart. Ce n’est pas forcément le lieu qui est en cause : c’est le scénario social qu’il impose.
Les expériences racontent autre chose. Un karaoké donne immédiatement quelque chose à partager. Un atelier permet de faire quelque chose avec ses mains pendant que la conversation arrive naturellement. Un concert rassemble autour d’une énergie commune. Une soirée dansante crée une proximité qui ne demande pas forcément de présentation. Un aperitivo, surtout lorsqu’il est pensé comme un moment de rencontre plutôt que comme une simple consommation, laisse le temps de s’installer, de croiser des regards, de rejoindre une table, de rester un peu plus longtemps.
C’est précisément pour cette raison que nous aimons les lieux et les événements qui ne demandent pas aux gens de venir déjà accompagnés. Ils créent un environnement dans lequel la première rencontre n’est pas un exploit social. Elle devient une conséquence presque naturelle de l’expérience.
Une bonne soirée ne devrait jamais vous demander de connaître quelqu’un avant d’y entrer.
Il y a aussi une forme de liberté à ne dépendre de personne
On parle beaucoup de solitude à Paris, souvent avec gravité, et il y a évidemment une vraie question de société derrière ce sujet. Mais il existe aussi une dimension beaucoup plus légère, presque joyeuse : apprendre à faire certaines choses seul permet de récupérer une liberté que nous avions progressivement confiée aux agendas des autres.
On peut décider à 19h30 que l’on veut sortir. On peut changer d’avis. On peut arriver tôt et repartir tard. On peut rester vingt minutes ou quatre heures. On peut parler à quelqu’un que l’on ne connaissait pas. On peut ne parler à personne. On peut simplement avoir passé une bonne soirée dans une ville immense, entouré de gens qui, pendant quelques heures, avaient choisi exactement la même chose que nous.
Et souvent, c’est ainsi que les rencontres les plus intéressantes commencent : sans objectif. Pas avec la volonté de se faire des amis, encore moins avec l’idée de remplir un carnet d’adresses. Juste avec l’envie d’être quelque part où il se passe quelque chose.
Nous devrions arrêter de demander aux sorties de garantir les rencontres
Une soirée n’a pas besoin de promettre que vous rencontrerez votre meilleur ami, votre futur associé ou l’amour de votre vie. Ce genre de promesse rend tout artificiel. Ce qui compte, c’est de créer les conditions dans lesquelles quelque chose peut arriver.
Une musique, une table, un atelier, un verre, une piste de danse, une cuisine, un quartier, quelques inconnus qui ont eux aussi décidé de sortir : c’est parfois largement suffisant. La rencontre n’est pas le produit. Elle est ce qui peut naître autour du produit.
C’est une conviction qui est au centre de Spritz Connection. Nous ne voulons pas organiser des soirées auxquelles les gens doivent absolument venir accompagnés. Nous voulons construire des expériences qui donnent suffisamment envie pour que quelqu’un se dise : j’y vais. Même seul.
Parce qu’une personne qui vient seule n’est pas un problème à résoudre. C’est une personne disponible pour vivre quelque chose.
Et peut-être que c’est finalement l’une des plus belles choses que Paris puisse encore nous offrir : sortir de chez soi sans savoir exactement avec qui l’on va parler, où la soirée va nous mener, ni qui sera encore là lorsque l’on rentrera. Accepter cette part d’inconnu, c’est retrouver quelque chose que les agendas, les groupes de discussion et les applications ont parfois rendu étonnamment compliqué : la possibilité très simple de rencontrer quelqu’un par hasard.
Alors oui, on peut encore sortir seul à Paris sans avoir l’air seul.
Mieux encore : parfois, c’est exactement comme ça qu’une bonne soirée commence.